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Voici les morts qui dansent


Le premier ouvrage d’Allan E. Berger
 

L’écriture de Cosmicomedia m’a pris un temps considérable. J’ai même cru ne jamais finir cet énorme roman tant j’avais de choses à dire. Il n’est donc pas étonnant que pendant toutes ces années, hanté par l’univers inframatériel du texte, sur lequel se focalisait toute mon inquiétude et mon attention, des rêves soient venus m’apporter des éléments d’histoire. Certains furent intégrés dans la partie extraterrestre du roman, d’autres, qui se soutenaient tout seuls, me parurent devoir être mis de côté pour une publication séparée.

Les deux capitaines : le récit est tiré d’une expérience plutôt désagréable qui m’est arrivée alors que je campais dans une carrière souterraine effondrée. Je me suis fait enjamber par des fantômes de soldats tués.

Sur la chaussée : je reprends le lieu emblématique de Cosmicomedia, ce chemin qui mène à l’Hadès, et j’y fait se rencontrer deux défunts selon le procédé classique initié par Lucien, repris par Fontenelle et porté au sublime par Robert Silverberg : le dialogue de morts.

Les réprouvés : C’est le visionnage d’une vidéo où un flic massacre un petit enfant qui m’a lancé dans cette diatribe. Aline Jeannet, en découvrant sur mon blog cette malédiction bien sentie, m’en a fait un compliment qui me touche encore. L’enfer y est un grand vide semé de grumeaux démoniaques. L’ambiance rappelle les noirceurs imaginées par Valerio Evangelisti.

Rotenturm Pass : la description de certaine bataille près d’un col défendu par une tour rouge, lors de la première guerre mondiale, m’a jeté dans cette histoire. Car autour de la victoire du bataillon Edelweiss rôde un grand mystère, que relevèrent les correspondants de guerre de l’époque : il sembla que l’ennemi eût été massacré par autre chose que les Allemands.

Première diffusion le 31 janvier 2011
1,99 € - 2,59 $ca sur 7switch | Poids léger | Nouvelles
ISBN : 978-2-9811085-3-1


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Un échantillon :

Le transport des spécimens depuis le cimetière perdu dans la montagne jusqu’à Rotenturm Pass, la passe de la Tour Rouge, avait été une épreuve presque surhumaine. Les chevaux avaient d’office sombré dans la folie ; la terreur des choses que contenait la carriole les avait fait à chaque instant s’effondrer, ruer, hurler même, car ce n’étaient plus des hennissements qu’ils produisaient. Les grognements, les pets, les épouvantables gueulantes que poussait le tronc à travers sa cage, n’étaient pas les seuls en cause : le loup, infecté par une des jambes de la jeune fille morte, jambe qui avait servi d’appât pour attirer la pauvre bête, agonisait de la manière la plus pénible qu’on pût imaginer ; les trois scientifiques en avaient mal pour lui. Effondré dans la même cage que le tronc, l’animal changeait peu à peu, dans des douleurs et des crises de rage d’une violence ahurissante. Puis il était tombé dans cet état si semblable à la mort qui est la caractéristique première des êtres attaqués par cette peste.

Kirchweger et ses deux assistants avaient fait toute la descente dans des tenues bizarres qui rappelaient celles des scaphandriers ; mais sans le casque, qu’ils avaient remplacé par une espèce de cagoule de pénitent espagnol, avec des hublots devant les yeux qui leur donnaient l’air de calamars hallucinés.

La traversée du hameau juste au-dessus de l’arrêt de Turnu Rosu avait été un spectacle que ses habitants n’étaient pas près d’oublier. D’abord, tout le monde était parti se planquer, tant le son qui descendait des montagnes avait été insupportable, insuportabil, nesuferit, mauvais, néfaste à l’esprit qu’il renversait sens dessus-dessous, et hachait menu malgré toutes les prières et les signes de croix frénétiquement tracés en l’air.

Et puis, le spectacle des chevaux fous avait été si effroyable, et si pitoyable en même temps ! Quant à ce qui rugissait dans la cage, sous les bâches qui la recouvraient, il n’existait pas de mot pour en exprimer l’agressivité, la massive, totale et chaotique méchanceté brute.

Le nosferatu, passant dans sa charrette, avec sa victime hurlante collée contre son torse, encadré par trois monstres à peine humains qui avançaient avec des gestes d’algues, tirant, poussant et torturant les chevaux qui rugissaient de folie éruptive ; ce cauchemar s’agripperait au hameau pendant des générations. Vision de quelque chose de non terrestre.

« Comment avez-vous réussi à trouver Index ? demanda Munteanu. Les habitants ne devaient pas être trop diserts, je présume…

— Jonas est immergé dans le canton depuis onze longs mois, répondit le professeur. Voyez comme il porte bien son nom, car votre Transylvanie, mon pauvre ami, est un ventre qui digère les esprits et les rend pitoyablement superstitieux… Et forestiers, aussi, ce qui, pour notre affaire, fut plutôt une bonne chose. Mais il a bien fallu ces onze mois pour transformer notre élégant petit Viennois en un aventureux cinglé comme je le voulais, sauvage, hirsute, sentant le lichen, homme des bois comme des fenils. Il s’est plongé dans le secteur de Turnu Rosu, il s’y est intégré, il en est devenu l’une des figures errantes. Lorsque la fille, tout là-haut, s’est fait attaquer, qu’elle est morte et qu’elle a été traitée par son clan, c’est à dire que son corps a subi une espèce de rituel d’inhibition – totalement inefficace, comme vous le constatez – Jonas l’a su très vite… Il est monté voir… C’est sur son avis que l’opération a été lancée. Deux mois pour obtenir toutes les autorisations, le concours de votre Comitat, de celui d’Arad, la coopération des Chemins de Fer, des garnisons locales…

— Deux mois c’est peu, tout de même, pour faire tout ça…

— Mais, mon cher, répondit Kirchweger d’un air important, c’est parce qu’il y avait eu, en amont, une importante phase de préparation ! Et puis cette affaire relève de la sécurité impériale ; elle est tout autant militaire que politique. Et aussi scientifique bien entendu… Sinon, nous en serions encore à essuyer des refus…

— Attendez, mais alors !… Munteanu avait l’air secoué.

— Monsieur le professeur n’est en train de rien dire d’autre que ce qu’il vous a dit, intervint Varga. N’allez pas imaginer quelque chose de désobligeant !

— Ah pardon, protesta l’autre, mais ça change tout ! Vous dites que cette affaire est militaire… On prépare une arme, c’est ça ?

— Et ça vous chiffonne ? gronda Varga

— Vous avez prononcé le mot magique, Alin, répondit Kirchweger. Vous savez aussi ce que vous avez signé ; alors prenez garde et taisez-vous  ! Sinon, forteresse !

— Assis, Monteanu ! »

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La méthode Laurendeau :
Pourquoi avoir publié ce recueil

En évaluant un ouvrage pour un éditeur, je ne me dis pas « Est-ce que j’achèterais ce livre ? » On n’édite pas comme on consomme. Il faut plutôt dire : « Est-ce que je recommanderais, ou donnerais, ou mousserais, ou, lâchons le mot, vendrais ce livre ? » Aurai-je envie d’en faire un compte-rendu favorable ? En un mot, est-il méritoire ? Fondamentalement, moi, je ne rejette pas. À PUBLIER reste ma devise. Si quelqu’un a quelque chose à dire, pourquoi se priver de le découvrir, surtout au cyber-siècle ? Pour rejeter, moi, il faut vraiment que l’ouvrage se plante en grand. Ceci dit, il reste qu’un jeu articulé de critères s’impose. Je dénombre six grandes facettes à juger, de tête et de cœur. Ce qu’il faut évaluer d’un ouvrage de fiction en quête de publication, à mon avis, c’est ceci :

  • Le récit, son fonctionnement, sa mécanique
  • Les thème abordés, les thèses défendues
  • Le ton et la construction de l’ambiance
  • L’impact empirique (narratif et descriptif) du texte
  • Genre(s), originalité et réminiscences littéraires, volontaires ou non
  • Langue et registre linguistique (l’orthographe n’est pas un critère)

Je me fais donc toujours cette petite fiche en six points. La voici,appliquée aux Morts qui dansent :
 

Le récit, son fonctionnement, sa mécanique : série de narratifs racontant des aventures enlevantes, turlupinées et échevelées, qui nous emportent et nous donnent le sentiment d’y être.

Les thèmes abordés, les thèses défendues : par une utilisation flamboyante et grinçante du fantastique, de la réminiscence et des effets de plissements historiques, on fait sentir l’impact et le compagnonnage de l’Histoire (notamment celle de l’Europe Centrale) sur la vie présente.

Le ton et la construction de l’ambiance : ton décalé, jamais trop sérieux, second degré, humour noir, jubilation du drame comme jeu.

L’impact empirique (narratif et descriptif) du texte : sensation et visualisation extrêmement efficaces. Effets de paranormal quasi cinématographiques ou animatroniques.

Genre(s), originalité et réminiscences littéraires, volontaires ou non : personnages particulièrement vifs et attachants. J’ai pensé à Jean Ray, à Lovecraft et au Golem.

Langue et registre linguistique (l’orthographe n’est pas un critère) : langue maîtrisée à la perfection et d’une richesse à la fois généreuse et vive.

Conclusion : à publier.

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Livres publiés


A. E. Berger : Histoires de ténèbres et de lumière
A. E. Berger : Insectes choisis
A. E. Berger : Dictionnaire de mauvaise foi
A. E. Berger : Quarante-quatre coquillages de Méditerranée
A. E. Berger : Le clocher des tourmentes
A. E. Berger : Le passage de Reichenberg
A. E. Berger : Trois grandes figures de l’Ouest
A. E. Berger : Invisibles et tenaces
A. E. Berger : Cosmicomedia tome 3
A. E. Berger : Cosmicomedia tome 2
A. E. Berger : Cosmicomedia tome 1
A. E. Berger : Voici les morts qui dansent