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Erell


Un roman de Loana Hoarau
 

Un jeune homme est dans un wagon de train, seul, pour un court déplacement interurbain que l’on suppose voué à être sans histoire. En toute tranquillité d’esprit, il se prépare à aller porter un cadeau d'anniversaire à un membre de sa famille. Il est alors abordé par un petit loubard qui doit avoir à peu près son âge. Et notre jeune homme bien mis, soucieux de sa belle image envers les pairs qu’il s’en va rencontrer, se fait violenter et détrousser, par ce malabar inconnu. Il finit dépenaillé, dépouillé, catastrophé, sur un quai de gare. La perturbation qu’il a subie est cataclysmique. Des chocs traumatiques plus ancien, enfouis dans l’enfance, se font-ils alors jours, en cette tempête spécifique ?

Ce mystère-là restera complètement opaque, pour nous, lecteurs. Tout ce que nous découvrirons, c’est que, suite à ce douloureux incident, ce jeune homme une petit peu précieux va complètement disparaître, pour son groupe de pairs. Et c’est alors que nous allons assister à l'apparition de Erell. Comme notre jeune homme a subi un effet intérieur dévastateur, suite à cet événement ponctuel, il va littéralement changer de vie. Il va devenir une prostituée travelo qui vit dans sa voiture et fait le tapin en plein air, dans son petit espace boisé attitré. Désormais, Erell attend le client. Le john sensuel… le john sadique… ou les deux.

Et, comme souvent, c’est ce que l’on n’attend strictement pas qui finit par survenir.

Première diffusion le 08 octobre 2022
3,49 € - 4,59 $ca sur 7switch | Poids moyen | Romans
ISBN : 978-2-924550-71-7


Plus d’infos


 

Erell lu par Laurendeau

Nous revoici confrontés à la vieille problématique du choc traumatique. En quoi un coup dur, subi de façon toute fortuite, dans notre vie adulte, peut-il compromettre l’intégralité d’une existence ? Est-ce simplement possible ? Un jeune homme est là, dans un wagon de train, seul, pour un court déplacement interurbain que l’on suppose voué à être sans histoire. En toute tranquillité d’esprit, il se prépare à aller porter un cadeau d’anniversaire à un membre de sa famille. Ce jeune homme est d’évidence de classe bourgeoise. C’est tellement le cas que la narration ressent même le besoin de justifier et d’expliquer le fait qu’il prenne le train plutôt que sa voiture, que l’on suppose jolie et confortable. Ce qui est est. Notre jeune protagoniste solitaire est à l’aise, bien habillé et sociologiquement et psychologiquement confortable. Le cadeau qu’il convoie dans son sac à dos est un de ces objets informatiques valant son prix, genre portable presque ostentatoirement portatif. Notre jeune homme, fortuitement isolé dans ce wagon vide, est alors abordé par un petit loubard qui doit avoir à peu près son âge. De plus en plus intempestivement, ce jeune importun patibulaire se met à enquiquiner notre voyageur. Et de vouloir converser, copiner, s’ingérer. Et de souhaiter un petit peu voir ce qu’il y a dans son sac et ce qu’il y a au fond de sa psyché. Les choses virent assez mal, assez vite, et on s’aperçoit que, subitement, à la dimension de brigandage de ce problème social en émergence se jouxte une dimension d’ordre sexuel. Sans entrer dans les détails (Loana Hoarau le fera pour nous), nous nous retrouvons abruptement dans une situation où notre jeune homme bien mis, si soucieux de sa belle image envers les pairs qu’il s’en va retrouver, se retrouve violenté et dénudé de tout, par un malabar inconnu. Il en subit un choc traumatique assez patent, qu’il pourra fort difficilement dissimuler aux susdits pairs. Il finit dépenaillé, dépouillé, catastrophé, sur un quai de gare. Et, pour l’instant, il n’a qu’une priorité en tête. Dissimuler au maximum ce choc traumatique impromptu et donner le change à plein aux gens qu’il s’en va retrouver, dans le contexte cossu et tranquille qui est le leur.

La perturbation subie est cataclysmique. Une question la concernant vrille inévitablement son chemin, en nous. Ce choc traumatique est-il initial ou, plus profondément… résurgent? Des chocs traumatiques plus ancien, enfouis dans l’enfance, se font-ils jours, ici, en cette tempête spécifique. Là, le mystère restera complètement opaque, pour nous. Tout ce que nous découvrirons, c’est que, suite à ce douloureux incident, ce jeune homme une petit peu précieux va complètement disparaitre, pour son groupe de pairs. Sans se faire expliciter les motivations de la mue, nous allons assister à l’apparition de Erell. Comme notre jeune homme a subi un effet intérieur dévastateur, suite à cet événement ponctuel, il va littéralement changer de vie. Il va aussi altérer son sexage, d’une certaine façon. Et il va changer d’orientation sociale. Il va devenir une prostituée travelo qui vit dans sa voiture et fait le tapin en plein air, dans son petit espace boisé attitré. Elle y attend le client. Le john sensuel… le john sadique… ou les deux. L’écriture ferme mais sobre et solidement ciselée de Loana Hoarau nous fait sentir l’angoisse profonde et les cheminements émotionnels difficultueux qui sont vécus par les personnages qui se débattent sous les différentes perruques d’Erell. Et ces personnages fluctuants vont finir par se cristalliser et prendre corps, quand on va assister à l’apparition de Gabi. Gabi est un jeune enfant, de sexe explicitement masculin. Il traîne dans le boisé, sans qu’on discerne trop ce qu’il y tambouille. On ne sait pas pourquoi il furète aux alentours et on ne sait pas depuis quand. Graduellement, Erell et Gabi vont établir leur jonction. Et cela aura une portée nette et directe dans leur vie concrète, mais aussi cela aura un lot tumultueux de conséquences intérieures, pour eux deux. D’une façon très construite et subtilement élaborée, une dépendance mutuelle s’établit entre ces deux jeunes marginaux. Et, oui, on comprend bien que l’effet qui se configure entre Erell et Gabi est un effet miroir…

Une suite de cuisantes péripéties s’ensuit, que je ne vais pas détailler ici pour ne pas compromettre votre plaisir de lecture de ce petit roman fulgurant. Une chose est certaine, c’est qu’il va y émerger une sorte de complicité profonde, secrète, intime, supérieure, sublime, entre ces deux personnages. Il va s’établir entre eux ce que l’on pourrait appeler une relation humaine, au sens fort et altier du terme. Et cela est d’autant plus inédit, et bien amené, quand on s’avise du fait que, bon, nous vivons dans un monde de cynisme brutal. Et c’est ce monde de cynisme brutal qui prévaut, au moment de la mise en place de l’exercice auquel la narration s’adonne ici. Cynisme marchand, cynisme voleur, cynisme sadique, cynisme pervers, cynisme pute. Inexistence des fidélités. Transgression de toutes les obligations, y compris l’obligation de solidarité fondamentale entre l’enfant et l’adulte. Il n’y a plus de déterminations stables des contraintes sociales. Notre vie a la tremblote. S’effiloche et se putréfie, en ricanant, tout ce qui pouvait déterminer autrefois les genres ou les âges des personnes en interaction, des partenaires sexuels en situations intimes, des instances en conflit. Tout peut arriver. Tout est suspect d’être arrivé. Et pourtant, sur ce lit de Procuste de cynisme, dans cette espèce de cloaque malodorant de suspicion et d’insensibilité, vont pousser deux douceurs. Deux fleurs vont flotter, à la surface du marigot, et en venir à se rencontrer, se toucher des pétales, en un choc léger. Cela va se faire à la fois de façon naturelle et crédible. Oui, on prend connaissance de la jonction qui s’établit entre Erell et Gabi et on l’endosse. Ça fonctionne. Les réalités qui sont évoquées là sont possibles. Plausibles. Réalisables. Et, osons le mot, porteuses d’espoir. Belles, presque.

Loana Hoarau fait partie de l’écurie d’ÉLP depuis plusieurs années maintenant. On lui doit bon nombre de romans, souvent fort explicites. Elle nous livre ici un court texte particulièrement maîtrisé, solidement synthétisé, finement dosé. S’y manifeste ouvertement une fine aptitude à aller chercher une subtile coexistence entre brutalité, intensité, force des émotions, incongruité des réconforts, ardeur humaine. On pourrait utiliser… et réactiver… la vieille expression de roman psychologique pour caractériser cet ouvrage. Dans son délicat fonctionnement, le récit ne cultive pas les excès, souvent gratuits et lourdement ostensibles, d’une certaine littérature gory. Tout ce qui se trimballe ici, tout ce qui heurte, tout ce qui tue, tout ce qui se méfie, tout ce qui saigne et tout ce qui claudique rencontre sa motivation. Le fondement de la crise humaine contemporaine déploie, sous le regard empathique du lecteur, les ombres de son explication. Oh, l’explication explicitement explicite n’y est pas. Elle, qui serait éventuellement lourde et didactique, nous est ouvertement épargnée. On la laisse à notre imagination et à nos imaginaires. Et, ce faisant, on mise pertinemment sur nos intelligences et sur l’adéquation de la compréhension intime que nous avons-nous-mêmes des crises humaines de notre temps. Tout ce qui survient, dans ce roman, est doté organiquement d’une légitimité d’existence. Et cela nous mène à une œuvre brève, nerveuse, subite, mais particulièrement obsédante pour sa cohésion et la solidité, tant de son fonctionnement narratif que de l’intendance de ses thématiques. La réflexion qui se dégage du roman Erell est intellectuellement intéressante. Et si on pouvait la résumer, on dirait, tout en restant volontairement sibyllin… Ce que je suis devenu procède de l’enfant que je suis encore. Mon être actuel et cet enfant qui me ressemble s’unissent. Et ce que je deviens, en cette union, me fait comprendre que de ressembler à l’enfant, c’est de le retrouver en moi et de renouer avec toute la stabilité fondamentale de mon être. Et cela importe d’autant plus, vu que cet être est blessé, bousculé, tourmenté… traumatisé (osons encore ce gros mot). Et, corolairement, dans tout ceci, le patriarcat crépusculaire du monde adulte contemporain, à la fois viscéralement cynique et systématiquement méfiant, a perdu toute aptitude d’encadrement de l’être fondamental féminisé, en devenir..
 

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Un extrait

La nuit est très froide. Personne à l’horizon. Vraiment personne. Je me demande ce que je fous là, au final. Presque cinq jours d’absence et déjà aux oubliettes. Mes habitués se sont déshabitués.

Je reste bien une bonne heure. À me tourner les pouces. À faire les cent pas. Pour me réchauffer. Le peu de tissu que je porte ne me ménage pas. Le froid abîme tout. Même la plus grande volonté du monde. Même le client est frileux. J’aimerais aller me coucher. Dans un bon lit bien chaud.

Je repense à l’hôtel. Son confort. Une petite parenthèse de bien-être. Des rires débiles qui font du bien à l’âme. Ça me fait sourire. J’ai hâte de gagner un peu d’argent. Pour pouvoir avoir le luxe d’y retourner. Deux jours de passes. Puis deux nuits au chaud. C’est un nouveau concept. Mais je ne suis plus seul. Je n’ai plus ma voiture. Gabi a besoin de moi. C’est tout ce que je vois. Il a besoin de moi. Je me sens investi d’une mission. Je dois sauver ce gamin. Puisque je ne me sauve pas moi-même.

L’heure passe. Le froid attaque mes bronches. Personne n’est passé me voir. Je suis allé un peu plus loin. Pour voir ce qui se passe dans le carré attitré d’une autre. C’est le calme plat pour elle aussi. Tout se perd.

Je décide de retourner dans mon antre. Sans argent. Il doit me rester dix euros, tout au plus. De quoi payer le café demain. Et un croissant pour le gamin. Il ne dort pas. Il m’a attendu. Appuyé contre le mur pour garder sa chaleur. Il se redresse pour me regarder. Il semble soulagé que je sois sur mes deux jambes. Lui par contre ne va pas fort. Il a une solide quinte de toux. Il tremble de tous ses membres. Frigorifié. Il a passé le troisième duvet sur lui. Il l’enlève en me voyant. Je lui fais signe que non.

Garde-le. Tu en as plus besoin que moi, je crois.

Il ne dit pas non. Il se rappuie contre le mur. Son visage est pâle. La lampe torche me laisse entrevoir sa douleur. Je mets un pantalon et mon sweat à capuche. Je m’assoie à côté de lui. Il me dévisage encore. Questionneur.

T’as pas eu de souci ?

J’ai rien eu tout court. Pas un seul client. Il fait trop froid pour eux aussi, apparemment.

Tu vas y retourner demain ?

Oui. On a plus de quoi bouffer.

Tu crois que si moi je… si je… Je veux dire… Si je fais comme toi pour…

Je me retourne brutalement. Ça me fait mal aux côtes.

T’avise même pas à y penser. Je t’interdis d’y penser.

J’ai déjà des bleus partout. Je ferai très bien illusion. Cinquante euros, faut pas cracher dessus.

Je refuse que tu ailles…

Que j’aille quoi ? Montrer mon cul ? Sucer des bites ? Je l’ai déjà fait. Ça changerait quoi ?

Déjà, t’es mineur. Et puis c’est pas pour toi, ce monde-là.

Qu’est-ce que t’en sais ?

Je sais pas ce que tu as vécu, mais je t’assure que…

Non, tu sais pas, justement.

Je veux pas que tu t’abaisses à ça.

T’as rien à me dire. T’es pas mon père.

Il se mord les lèvres. Il ne voulait pas le mentionner. Il se rend compte qu’il a parlé trop vite. Il se recroqueville et tousse encore.

Toute façon, je suis pas en état. Je vais crever comme un chien ici.

Je t’emmènerai voir un docteur demain.

Arrête de dire des conneries. Si je vais voir un docteur, il contactera mes parents. Il verra mes cicatrices. Et on me foutra dans un foyer. Je veux pas qu’on me foute dans un putain de foyer.

Silence. Je ne sais pas quoi dire. Il reprend, plus calmement.

J’aurais dû parler, hein, c’est à ça que tu penses. Tu connais pas ma famille. Tu connais pas ma mère. Elle ne m’aurait pas cru. Personne ne me croirait. Mon père est tellement formidable avec tout le monde. Il est tellement aimé. Il est tellement… j’ai essayé de parler. Plusieurs fois. Mais… mais j’avais peur des réactions. J’ai peur, encore, tu comprends ? Tout sera déballé au grand jour. Et ça, je veux pas. Je veux pas.

Je n’ose pas lui dire que je suis dans la même situation. La même. Ça m’effraie de l’entendre dire ça. C’est comme si mes pensées parlaient. Comme si je les entendais. Comme si quelqu’un dévoilait le moindre de mes secrets au grand jour. Ça m’effraie.
 

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Livres publiés


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