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Chroniques du train-train
quotidien


Un recueil de nouvelles d’Antoine Lefranc
 

Les voyages ferroviaires, ces heures passées assis à croiser les doigts pour que le compagnon de voyage ne soit pas trop encombrant ni envahissant, sont souvent d’un ennui mortel. Mais parfois l’insolite s’immisce dans la routine du voyage, transformant ce qui aurait pu être un simple déplacement en une aventure extraordinaire.

Aussi chacune des treize nouvelles de ces malicieuses Chroniques du train-train quotidien correspond à un voyage où le narrateur trompe l’ennui au moyen d’interactions avec des voyageurs hauts en couleur. Enfants insupportables, sosie du Che Guevara, accro au sandwich Sodebo, tous permettent de transformer un trajet bêtement normal en aventure anormalement bête sous le signe de l’humour. C’est également l’occasion pour l’auteur d’aborder avec légèreté des thèmes sociétaux sans jamais perdre le fil du divertissement.

Première diffusion le 14 septembre 2013
3,49 € - 4,59 $ca sur 7switch | Poids moyen | Nouvelles
ISBN : 978-2-923916-77-4


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Un échantillon :

Personne n’habite dans un train. Pourtant, certains voyageurs persistent à y mener le même train de vie que dans leur salon. Le passager au ventre replet assis en face de moi en est le parfait exemple. Il a manifestement décidé de faire bonne chère dans le Paris-La Rochelle comme s’il était tranquillement installé chez lui. Serviette autour du cou, assiette en plastique et couverts en métal, bouteille de vin de vingt-cinq centilitres, tout y est. Il ne manque plus que sa femme en face de lui pour lui faire la conversation. Hélas, il n’a que moi, et je suis trop en train de saliver pour parler.

Le menu est à la hauteur de tout cet attirail de parfait gourmet. Un plat de charcuterie qui semble tout droit sorti d’un prestigieux traiteur parisien. « Dis moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es. » Lui n’est visiblement ni végétarien, ni de confession musulmane.

Le voir se taper la cloche ainsi, ça me répugne. Il est grassouillet et s’empiffre, alors que pleins de gens souffrent de la faim dans le monde. En particulier moi, en ce moment même.

J’étais particulièrement révolté par les problèmes de la faim dans le monde quand j’étais un étudiant engagé. Notez que j’ai dit engagé, pas enragé. Un étudiant engagé est tout autant révolté qu’un enragé, mais l’engagé, lui, est conscient qu’il rentrera sagement dans le rang dans quelques années. Je me promenais alors dans un parc – c’était l’époque bénie où Facebook n’existait pas et où pour s’occuper on se promenait dans les parcs – et là j’aperçus une mamie sur un banc qui donnait du pain à des pigeons. Des pigeons. Alors que des humains mouraient de faim juste de l’autre côté de la Méditerranée. Je lui fis donc part de mes reproches. Et la mamie, sans se démonter me répondit : « Mais monsieur, que voulez-vous que j’y fasse ? Je ne peux pas lancer aussi loin. » Depuis je n’ose plus aborder les mamies. Leur répartie est un projectile bien plus meurtrier que les miettes de pains.

Je n’ai avec moi pour me sustenter qu’une petite bouteille d’eau à moitié vide. Et tiède. Je pourrais tenter le troc, mais je n’ai jamais été un bon commercial. J’irais bien au wagon-bar pour calmer ma faim. Pas pour acheter quelque chose, mais juste pour voir les tarifs, afin que ça me coupe l’appétit. Mais je n’ose pas, car le temps que je traverse tout le train pour accéder au bar et que je revienne, il est possible que mon gourmet ait fini de dévorer ses victuailles, vu la vitesse à laquelle il enfourne les tranches de jambon dans sa bouche. Et j’espère secrètement qu’à un moment, en remarquant mon regard implorant, il me propose une tranche, bouchée, miette. Je ne suis pas exigeant. On est rarement exigeant quand on n’a rien.

Mon espoir a beau être secret, il n’en est pas moins déçu. L’autre continue à déguster égoïstement sa viande. Il a beau être bon vivant, il n’y a pas la moindre trace de bonté en lui. Je pourrais lui parler des méthodes d’abattage inhumaines pratiquées à la chaîne dans les porcheries afin de lui couper l’appétit. Mais ça me semble une stratégie risquée : il y a une faible probabilité pour que lui-même soit dans l’industrie porcine. Il y a peu de chances, mais si c’est le cas, j’aurai droit à une vive contestation de sa part me détaillant le soin apporté aux bêtes et la mise à mort indolore pratiquée sur elles. Et imaginer les porcelets débités en tranches me donnera encore plus faim.

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Note de lecture :

Ici, tout se passe dans le train. Notons d’abord qu’on doit à notre auteur l’aphorisme suivant, fort valide :

Le bonheur du voyageur ferroviaire se définit en creux.
Il désire juste l’absence d’éléments perturbateurs, rien de plus.
Le voyageur est un bouddhiste qui s’ignore.

Signalons ensuite simplement que c’est l’aptitude incomparable d’Antoine Lefranc à justement ouvertement trahir cet aphorisme qui va déclencher le tout de notre bonheur de lecture. L’amusement complice du lecteur de ce savoureux petit recueil de nouvelles se définit effectivement, lui, en plein, en saillie, en jaillissement, en irruption. Il survient parce que, finalement, quelque chose arrive dans le train. Et cela prend corps, et cela s’amplifie, et cela se tord. Le lecteur se surprend à espérer une nouvelle mésaventure, vécue par ce narrateur d’un délié sagace et d’une verve savoureuse, pour que nous soit encore donnée cette marrante possibilité de voir le banal devenir fleurs d’averses du désert, tempête de neige du rivage, feu follet du cimetière. Faire l’ordinaire devenir extraordinaire juste en le regardant autrement… tel est ce qui nous arrive ici.

Il est connu qu’un nombre significatif de français prennent le train régulièrement mais qu’il y a aussi un bon lot de français et de francophones qui n’ont tout simplement jamais mis les pieds dans le transport ferroviaire. Cela nous donne deux tonalités solidement distinctes pour la lecture de ce fulgurant recueil de treize courtes nouvelles. + ceux et celles qui n’ont jamais pris le train, je dis : préparez-vous à une évocation avisée et subtile de l’ambiance du train-train des preneurs de train. Ce recueil va vous faire découvrir, avec une précision quasi ethnographique, les petites particularités de la portion de vie ordinaire ferroviaire du chaland hexagonal contemporain. Les fervents de microsociologie genre Erving Goffman ne désavoueraient pas ce brillant petite opus. + celles et ceux qui prennent régulièrement le train, je dis : préparez vous à une radicale altération de ce regard lourd de langueur contrite que vous avez porté mille fois sur ces petits moments inévitables mais… sans en sentir la densité, la richesse, la sève, le saillant. Et je dis, aux deux sous-groupes sociologiques en cause ici, ceci : mettez un écrivain dans un train (ce train que vous prenez tous les jours ou ne prenez jamais) et c’est ce que ça donne. Sensations contrastées, images claquantes et trajectoires solidement dessinées assurées.

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Antoine Lefranc : Chroniques du train-train quotidien