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Une agate rouge sang


Un roman de Frédérick Maurès
 

Dans un petit village, quelque part en France, Marie-Louise, une vieille dame presque centenaire, disparaît en léguant à celui qui s’occupe de son jardin, Mathieu Lambert, un appartement qu’elle possédait à Paris et qui est demeuré inoccupé depuis 1943.

Mathieu ne sait pas pourquoi il a hérité ce bien et va découvrir petit à petit les composantes du passé de sa bienfaitrice et, par voie de conséquence, de son propre passé.

Construit à partir d’une succession d’allers-retours dans le temps, à différentes dates clés du passé, Une agate rouge sang tient le lecteur en haleine du début à la fin en lui permettant de démêler progressivement le fil de l’intrigue, chaque chapitre apportant une pièce supplémentaire à la reconstitution du puzzle.

Première diffusion le 28 11 2019
3,49 € - 4,59 $ca sur 7switch | Poids moyen | Romans
ISBN : 978-2-924550-51-9


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Note de lecture :

Le petit village de Saint-Grappin abrite bien des secrets. Notre narrateur se retrouve dépositaire d’une mystérieuse agate rouge sang qui semble lui être parvenue de par l’action subtile et discrète de sa vieille voisine et amie, Madame Marie-Louise. La chose serait sans conséquence intellectuelle et matérielle particulière si ladite Madame Marie-Louise ne quittait pas un jour tout doucement la vie. Cela nous arrive à tous, me direz-vous, et Madame Marie-Louise, dame âgée calme, hiératique et respectable, qui aime tendrement notre narrateur depuis la toute petite enfance de ce dernier, ne commet rien d’original en sa bourgade tranquille de par l’avènement fatal de sa discrète disparition. Voire.

Le premier froncement de sourcil de notre narrateur (et le nôtre) va se manifester en rapport avec les conséquences testamentaires de la disparition de cette vieille dame qu’il aime tant. Né lui-même en 1939, notre narrateur connaît sa maman mais il ne connaît pas son papa. Et au moment du décès de Madame Marie-Louise, il vit sa petite vie avec son épouse. Il ne se soucie en rien des questions successorales concernant Madame Marie-Louise. Celle-ci a des neveux et des nièces, ils hériteront de sa jolie ferme de campagne et du barda corollaire, et ce sera la fin de ce petit drame villageois des tendresses et des tristesses. Tout au deuil senti, engendré par la perte de sa grande amie Madame Marie-Louise, notre narrateur ne s’attend pas à ce qui l’attend. Une convocation notariale.

Codicille de dernière minute ou arrangement songé et lointain, il s’avère que Madame Marie-Louise lègue quelque chose à notre narrateur abasourdi. Et pas une petite chose encore. Un appartement parisien, rien de moins. Alors, là, c’est peut-être un peu la fortune mais c’est certainement beaucoup le mystère. Quand nous nous rendons dare-dare audit appart, en compagnie de notre narrateur, c’est pour découvrir que personne n’y a mis les pieds depuis 1943. Le concierge d’époque, puis son fils ayant hérité de la charge, faisaient suivre le courrier de Madame Marie-Louise et il assurait l’intendance de l’immeuble, sans jamais mettre les pieds dans la propriété de la vieille dame disparue, conformément aux consignes de cette dernière. Et cela dure depuis soixante-quatorze ans (nous sommes en 2017, quand notre narrateur palpe son étrange héritage). L’appart en question est donc une sorte de sanctuaire pantruchard défraîchi, figé et tragique des années de l’Occupation. Car, pour en rajouter, il y a des taches de sang séché sur la moquette. Et dans la bibliothèque, oh, oh… il y a des ouvrages de Brasillach et de Drieu la Rochelle…

Il y a aussi une petite cassette contenant des piles de lettres. Submergement émotionnel et ouverture d’un jeu cliquetant de tiroirs philologiques à réminiscences. La bonne Madame Marie-Louise du village a – probablement comme toutes les bonnes Madame Marie-Louise de village – un passé intense, tumultueux, mystérieux et magnétisant. Occupation et Nazisme oblige, il s’agit donc ici d’un mystère historique qui soulève et ravive la séculaire lutte du Souverain Bien contre le Souverain Mal. Pas de demi-mesure dans l’univers disparu de Marie-Louise. On connaît le topo et on l’assume sereinement. Les Nazis comme héritage littéraire sont rien de moins qu’un vecteur moral. Je ne vais pas vous faire un dessin. On entre dans le monde des questions éthiques aussi cardinales qu’insoutenables. Qui a fait quoi ? Qui était dans quel camp ? Qui a survécu intact, qui a survécu esquinté et qui en est mort ? Selon quelles modalités tragiques se sont déployées toutes ces péripéties minuscules de la radicalité ordinaire ? À mi-chemin entre roman policier et roman historique, se pose maintenant la question de la reconstitution des faits, de la mise en perspective d’une documentation écrite, de la sécurisation d’une vieille scène de crime, de l’interrogatoire en forme d’interrogation interrogative des vieux enfants, des anciens voisins, des témoins de témoins… Round up the usual suspects

Cristallisation du souvenir et relecture des faits. Angle inédit aussi. C’est que le monde évoqué ici est un monde de femmes et Frédérick Maurès nous donne à lire un parcours du combattant qui est de fait un parcours… des combattantes, des guerrières, des résistantes, des amantes, des mères, putatives ou effectives, des instances morales femmes. Les femmes ne font pas la guerre comme les hommes. Elles y engagent tout leur être aussi, mais pas de la même manière. Amour, passion, déception, trahison, conflit, folie, jugement moral. La femme en guerre œuvre au Souverain Bien… en toute discrétion, en toute puissance, et en toute simplicité. Et cela la détruira, si nécessaire.

Notre narrateur se croira initialement en quête des lambeaux épars d’une vérité historique anecdotique et curieuse. Il découvrira graduellement qu’il œuvre en fait, sous la houlette posthume de la toute tutélaire Madame Marie-Louise, à la formulation fondamentale de la signification principielle de sa propre existence. La teinte vive et retorse de la petite agate rouge sang est loin, très loin, d’être exclusivement décorative.
 

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Un échantillon :

Je demeure en arrêt au pied de l’immeuble. Ce n’est pas parce que l’appartement de Marie-Louise en fait partie, mais je trouve cet immeuble haussmannien très beau. La pierre de taille gris clair récemment ravalée l’embellit tout en conservant le caractère historique unique de ce style. J’hésite à entrer, tiraillé entre le désir de découvrir ce lieu secret qui appartenait à celle qui comptait tant pour moi et la crainte de déranger un ordonnancement dans lequel je me sens malgré moi un peu étranger.

Mon atermoiement a dû paraître suspect : le gardien s’avance vers moi et ouvre la grande porte de fer forgé qui protège l’accès.

— Je peux vous aider, Monsieur ?

Le gardien est un petit bonhomme chauve au regard noir mêlé de bienveillance et de méfiance. On le sent en permanence sur ses gardes. Il me conduit au troisième étage par un étroit escalier en colimaçon, tout en bois brut. L’immeuble est bien entretenu, les murs sont propres, le sol impeccablement lessivé du jour.

— Voilà, vous y êtes ! L’appartement de Madame Thibodo… Inoccupé depuis la dernière guerre ! Vous avez les clés ?

Je n’en crois pas mes oreilles. Inoccupé depuis la dernière guerre.

— Comment pouvez-vous être certain que personne ne l’a habité depuis tout ce temps ?

Le gardien fronce les sourcils, visiblement piqué que l’on puisse remettre en doute sa mémoire d’historien de l’immeuble.

— Figurez-vous, cher Monsieur, que j’ai le privilège et l’honneur de veiller sur cet immeuble et sur ses occupants depuis bientôt quarante ans. Et mes parents avant moi. Et que ni eux ni moi n’avons jamais plus revu Marie-Louise Thibodo depuis fin quarante-trois !

Je le fixe, incrédule.

— Mais, les factures, le courrier…

Au ton suave faussement didactique qu’il emploie, le gardien du temple me prend sans doute pour un débile léger.

— Mais Monsieur, une fois par quinzaine je faisais tout suivre à Saint-Grappin, il n’y a rien de plus simple… Et les charges ont toujours été honorées depuis plus de soixante-dix ans ! Et vous, quel est votre lien de parenté avec l’ancienne propriétaire ?

La question m’avait déjà décontenancé chez le notaire. Je l’esquive.

— Je vous remercie, Monsieur… Monsieur ?

— Calvert, Jacques Calvert, pour vous servir.

— Merci encore Monsieur Calvert. Je vais découvrir les lieux tout seul.

Jacques Calvert est visiblement déçu. La contrariété point à travers le rictus qu’il me sert en guise de sourire forcé. Il aurait bien aimé m’accompagner dans mon exploration : curiosité légitime inhérente au métier. Mais je me dispenserai bien volontiers de ses observations et autres commentaires. Je m’assure qu’il est bien redescendu jusqu’au rez-de-chaussée. Je tourne alors lentement la clé dans le barillet. La porte en bois verni grince sur ses gonds. Je cherche l’interrupteur à tâtons. C’est un vieil interrupteur métallique rond pourvu d’un cliquet central. Le va-et-vient demeure sans effet. Madame Marie-Louise, en bonne gestionnaire, a fait couper l’électricité. Mon téléphone portable me servira donc de torche. Le plancher craque. L’air que l’on respire est saturé de poussière. L’atmosphère est sépulcrale. Des toiles d’araignées se déchirent dans mes cheveux, sur mes joues, mes bras… Le spectacle révélé par le faisceau lumineux de mon téléphone me laisse sans voix. Ici, le temps semble s’être immobilisé. Comme si tout était resté en l’état depuis 1943.

Je me fraye un chemin à travers les meubles anciens recouverts d’une épaisse couche de poussière noire et grasse pour atteindre la fenêtre du salon et apporter une lumière naturelle à ce décor d’autrefois. Le papier peint décoré de roses en boutons sur fond vanille est passablement défraîchi et se décolle à certaines extrémités. La déco est chargée, comme un genre de rococo mais tout de même historiquement plus récent… façon Belle Époque, disons. Je découvre un bric-à-brac digne d’une salle des ventes ou de l’antre d’un antiquaire : ici, une gigantesque autruche naturalisée est éventrée, un bonheur-du-jour à psyché en acajou présente de larges traces de griffures sur le côté, un paravent peint à la main troué de toutes parts prétend dissimuler quelque personnage mystérieux ou quelque secret enfoui dans la nuit des temps ; là, des gravures éparpillées à même le sol, des bustes d’écrivains du dix-neuvième siècle, pour la plupart ébréchés à l’exception de celui de Victor Hugo, deux vases de Chine miraculeusement intacts, des liasses de Life et de Match, des rideaux à falbalas arrachés de leurs supports, des bergères Louis XVI, des fleurs séchées, des tapis d’Orient roulés, un miroir à trois faces brisé, une lampe de bureau au globe rectangulaire vert pomme éclaté en son centre… Et puis, sur une vieille table basse en chêne rose d’Amérique où des serviettes de table brodées de dentelle sont dépliées créant du désordre supplémentaire dans ce capharnaüm général, il y a ces deux verres à moitié remplis de ce qui avait dû être un grand cru bordelais hors d’âge. Dans la chambre, en haut de l’armoire à glace, deux valises vides en carton renforcé ont été oubliées. Le grand lit à baldaquins est défait, le broc pour la toilette exhale une odeur nauséabonde d’eau putride. Une robe en laine froissée d’un joli beige velouté est négligemment jetée sur l’épais édredon de soie bordeaux. La tapisserie fleurie de bouquets jaunes et bleus tombe en lambeaux qui pendouillent tristement. Dans la minuscule salle d’eau attenante, une brosse à dents quasi fossilisée repose dans un verre à eau rendu opaque par les traces incrustées de pâte dentaire. Les poils de la brosse sont plus durs que de la pierre. Le calcaire a capturé la blancheur originelle de l’émail du petit lavabo.

Le souvenir du parfait ordonnancement de l’intérieur de la ferme de Madame Marie-Louise à Saint-Grappin me fait douter qu’elle ait pu, à un moment de sa vie, fût-ce dans sa prime jeunesse, vivre dans cet appartement. Certes, le temps qui s’arrête, parce que nous ne l’habitons plus, continue malgré tout, sans relâche, son minutieux travail de destruction. Les couches de poussière et de terre se superposent. Le processus peut prendre des années, des décennies ou des siècles, il est inexorable et transforme nos plus belles réalisations en vestiges épars ou en débris de vie que les archéologues du futur mettront des existences entières à tenter d’extraire et de reconstituer avec plus ou moins de bonheur. Mais dans le cas de cette demeure, l’œuvre du temps n’a pas pu, à elle seule, créer pareil tsunami.

Un léger étourdissement me contraint à m’asseoir sur le rebord du lit, à la recherche d’air frais dans cet environnement qui en a manqué cruellement pendant près de trois-quarts de siècle. C’est alors que je distingue des taches rouge brun incrustées dans le tapis du salon, richement enluminé d’or et de nuances de bleus. Le même type de taches se retrouve ça et là sur la tapisserie passée. De multiples impacts, sans doute créés par des balles, poinçonnent les murs, donnant à voir des cavités plus ou moins profondes en fonction de la résistance du plâtre.

Le temps s’écoule lentement.

Mon esprit se projette à l’époque, imaginant la vie d’alors en ces lieux. Je me représente Madame Marie-Louise dans son intérieur, sous l’Occupation. Je lui construis un quotidien où elle fait face tant bien que mal aux difficultés d’approvisionnement, au défi de la survie en période de pénurie, je lui invente des actes héroïques de résistance, des amitiés choisies parmi les plus fervents défenseurs des libertés, des réunions secrètes à la lumière de la bougie, des pistes brouillées, des exils momentanés forcés. Je lui attribue un rôle d’héroïne qui force mon admiration, comme cela a toujours été le cas depuis ma plus tendre enfance.

Mes yeux se posent par hasard sur un petit coffret laqué jaune et noir fermé par un cadenas rouillé.

Je sais déjà que je vais prolonger mon séjour à Paris.
 

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