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Les invitées


Un recueil de nouvelles de Christina Mirjol
 

Une question se pose en permanence quand on lit de la fiction : celle de la force d’évocation. Comment, par quel mystère ondoyant, aussi intangible que savoureusement satisfaisant, un traitement ordinaire, des thèmes ordinaires, un rythme ordinaire, un genre littéraire ordinaire, une langue ordinaire, dépouillée même, sobre, simple… peuvent mener à des résultats extraordinaires. C’est cette question captivante qui nous hante en permanence lors de la lecture de ce recueil remarquable de neuf courtes nouvelles (dont l’une s’intitule elle-même Les invitées).

Les nouvelles de Christina Mirjol sont réunies en une thématique bien particulière : il s’agit de la mort ordinaire. On prend imperceptiblement connaissance, dans cette petite suite fulgurante de récits, d’une sorte d’appel aux morts feutré, délicat, lancinant mais dentellé. Tout se joue en douceur. La finesse tranquille et sans excès de l’inexorable. Pas d’éclat, pas de pétarade, pas d’ostentation (sauf peut-être dans un seul cas, cataclysmique, et encore… il faut voir). Il s’agit de traiter de la mort avec nous, la mort comme compagne de route, la petite mort. La mort, lente ou subite, qui s’invite sans avoir été invitée (noter ce mot) et qui, pourtant, ce faisant, ne surprend plus personne, depuis le temps… Tel est le thème récurrent, l’effet de caillou sautillant sur le lac, de texte en texte…

Première diffusion le 18 novembre 2018
3,49 € - 4,59 $ca sur 7switch | Poids moyen | Nouvelles
ISBN : 978-2-924550-42-7


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La suite de la présentation

…Mais, de surcroît, ce que nous rencontrons vite, ce sont les morts et les mortes eux-mêmes. Il s’agit – fatalement – de gens comme vous et moi. On découvre alors à quel point, délicatement, graduellement et sans trompettes, nos morts s’imposent, s’installent en nous. Ils s’incrustent, il nous habitent, ils nous accompagnent et ce, pour le reste de notre vie, fantomatiques qu’ils sont, énigmatiques, sibyllins ou doux-amers, évidents ou ambivalents, mystérieux parfois, cuisants toujours. Ces petites figures de tous nos hiers nous parlent inlassablement de ce qui fut et est encore. Cette question séculaire de nos morts ordinaires est traitée et renouvelée ici avec une mæstria incomparable. Mais comment donc un sujet à la fois si triste, si langoureux et si rebattu dans l’universel peut-il accéder à une telle dimension de richesse insolite et de densité retrouvée ?

Bon, d’abord – et j’espère qu’on me pardonnera ce truisme – Christina Mirjol sait écrire. J’insiste là-dessus parce que, de nos jours, on présume d’office, trop souvent, que quelqu’un qui a quelque chose de sensible à dire parviendra à se formuler dans les formes. On suppose, comme automatiquement, que le crucial est fatalement limpidement dicible. Ce genre de présomption au savoir-faire artistique (qu’on ne cultiverait jamais, notons-le au passage, chez les peintres ou les musiciens) amène parfois son lot de déconvenues littéraires, grandes et petites. Pas de cela entre nous et, surtout, pas de cela ici. Redisons-le, Christina Mirjol sait écrire. Elle a un sens fin et sûr de la concrétude descriptive et narrative et elle sait imposer à son texte une magnifique densité d’évocation. À moi un simple exemple, qui ne trahira absolument rien :

Marie-Louise, dit Christiane, c’est Dampmart, pas Paris…

C’est le club de basket, les paniers, les filets, les maillots, les sifflets, les ballons rouges grainés incrustés de lignes noires, le terrain en plein air prêté par l’Évêché, le footing, la kermesse, les coupes de fin d’année, les entraînements de la semaine, les matchs du dimanche, les poussins, les juniors, les petites benjamines, mais surtout, dit Christiane, c’est elle la capitaine de notre équipe senior.

Une plume aussi précise s’accompagne en plus d’un sens solidement dominé du scénario court, qui se tient en soi, qui irradie, qui intrigue. On a trop voulu que la nouvelle soit un texte à chute. Ce recueil nous fait comprendre que la nouvelle est une miniature complexe, une troublante, angoissante, fulgurante évocation d’atmosphère. Aussi, pour le meilleur, cette lecture nous fait comprendre que le mot psychologie n’est pas un gros mot. On nous sert ici rien de moins qu’une psychologie très sophistiquée de la mort ordinaire. Rien de ce qui est dit ici ne nous surprendra vraiment parce que tout ce qui est évoqué ici existe tant et tellement, en nous. Notre seule surprise – immense, elle – ce sera qu’une fiction voie enfin avec candeur et clarté ces petites choses vraies qui sont toujours nichées dans nos recoins, dans nos angles morts, dans les replis tendus de nos silences vifs et de nos non-dits durables. Pour dire, la lutte entre l’ordinaire et le banal, eh bien, ce n’est vraiment pas banal.

Il n’est pas question que je résume ici le moindre de ces récits. Ce serait du barbotage. Il faut les lire. Madame Christina Mirjol, juste un mot : vous me faites beaucoup penser à une manière de version plus européenne et plus moderne de l’écrivaine canadienne-anglais Alice Munro (Prix Nobel de Littérature, 2013). Cela ne dira peut-être pas grand-chose à certains d’entre nous dans l’espace francophone, mais il faut m’en croire, je vous fais là un compliment immense. Alice Munro écrit, comme vous, principalement sur la vie usuelle des femmes. Or, avouons-le en s’en félicitant, l’un dans l’autre, ce sont elles – les femmes ordinaires qui en ont tant à dire sur nos vies et nos morts – qui sont, en tout ceci, les vraies de vraies invitées…
 

[Retour…]

Un échantillon :

Anne ?…

Anne ? répéta-t-il… Je suis là.

Il s’entendit parler et cela le glaça. Il venait de rentrer. La porte était fermée. Il rentrait du cimetière.

Je viens de rentrer du cimetière, dit-il encore tout bas.

Il s’était arrêté au milieu du couloir, regardait le plancher. Voilà, se disait-il, voilà que je parle comme si… que j’ai besoin de parler… de parler pour ne rien dire.

Sans compter qu’il était comme figé sans raison à mi-chemin de l’entrée. Et donc, naturellement, il se disait aussi : Qu’est-ce que tu fais ici, pourquoi tu n’avances pas ?

Il était immobile, le regard enlisé dans une fente du parquet où s’était racornie une toute petite brindille. Un fragment de bouquet s’était incrusté là. Il regardait la fente où le petit fragment était emprisonné et en voyait sortir le bouquet tout entier. Il voyait le bouquet et la marchande de fleurs, puis Anne, un peu plus tard, qui sortait de la cuisine, traversait le couloir, déposait le grand vase sur la table…

Un fragment de bouquet… certainement, certainement, se disait-il tout bas, surpris d’être encore là, dans cette posture penchée… Puis il se demanda depuis combien de temps il était arrivé, incapable de répondre, se rendant compte tout de même qu’il devait être là déjà depuis longtemps.

Il fit un pas de plus puis se figea de nouveau, et alors qu’il fixait le bas de son pantalon, devant le tissu noir et le pli impeccable, il se mit à sangloter.

Son vieux pantalon neuf n’avait jamais servi. Sa mère, il y a longtemps, le lui avait acheté ; il l’avait aussitôt suspendu dans l’armoire, ne l’avait jamais mis ; puis sa mère était morte, cela faisait dix ans. Or, ses mains ce matin, alors qu’il s’habillait pour se rendre au cimetière, s’en étaient emparées et l’avaient dépendu. Il pleurait à présent sur la cassure du pli impeccablement repassé et qui venait frotter le cuir dénaturé de ses chaussures d’été recouvertes de boue.

Il voulut faire un pas et tendit son pied droit, essaya de rentrer pour de bon.

 

[Quelque temps auparavant, alors qu’il rentrait du cimetière] :

 

Et alors maintenant qu’est-ce qu’on fait ? murmure à son oreille la voix d’Anne, dans un souffle.

On pourrait se promener, répond-il…

Oui… Mais où ? demande la petite voix.

Heu…

Oh non… Pas par là !

Pas par là ? lui dit-il.

Oh ben non !

Ah !… On pourrait peut-être aller au jardin ? dit-il.

Oh oui… J’aime bien les jardins.

Bon.

Ah !… On est bien là, dit la voix.

Oui, on est bien.

J’aime bien ce jardin.

Oui. Il est bien ce jardin.

On est bien.

Oui, on est bien.

Bon. On reviendra ?

Oui, dit-il.

Oui, mais alors maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? s’inquiète la petite voix.

On pourrait continuer à se promener, dit-il.

Oui, mais où ?

Heu…

Oui mais moi maintenant j’ai froid, dit la voix.

Tu as froid ?

Oui, j’ai froid.

Il ne fait pas froid pourtant !

Oh, mais toi tu n’as jamais froid !

Oh, ben si quand même… des fois !… Mais je ne veux pas que tu aies froid… Tu veux peut-être rentrer ?

Oh oui. Je veux bien.

Bon. Ben alors, on va rentrer, dit-il.

Il venait de rentrer, venait de pendre sa veste dans l’entrée, et l’appartement était vide.
 

[Retour…]

 

 

 

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Christina Mirjol : Les invitées