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Chroniques de la Gypco


Un roman de Marie-Andrée Mongeau
 

La Gypco est une compagnie maritime qui gère, depuis son port d’attache aux Bermudes, une flotte de vraquiers transportant du gypse (gyprock) . Ses deux cargos jumeaux, le Gypco King et le Gypco Baron ont pour mission d’acheminer cette cargaison, extraite d’une mine de gypse canadienne, depuis le port de Hantsport (Nouvelle-Écosse) jusqu’à différentes installations sur la côte est des États-Unis. il y a, par mer, une distance d’un peu plus de 1200 milles marins entre les deux ports les plus éloignés. Mais au-delà la distance, il y a la vie à bord. Notre chroniqueuse, mécanicienne en second et responsable de son équipe de Philippins, nous narre ici des événements et anecdotes qui forment la trame du quotidien.

L’écriture de Marie-Andrée Mongeau, limpide et directe, humoristique et décalée, nous entraîne avec précision dans les cadres intrigants mais parfois déroutants d’un mode d’existence très particulier. Vite, on comprend que son lieu de travail incroyable, cette réalité alternative, cet ordinaire extraordinaire, existent… Et qu’il faut absolument les découvrir.

Première diffusion le 14 octobre 2018
3,49 € - 4,59 $ca sur 7switch | Poids moyen | Romans
ISBN : 978-2-924550-43-4


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Extrait :
À part des Philippins, il y a aussi deux Polonais…

En plus du personnel régulier de la salle des machines, nous avons à bord des soudeurs polonais. Pourquoi polonais ? Il semble que chaque clan de l’équipage doit avoir sa nationalité. Donc, pourquoi pas des soudeurs polonais ? Il y avait probablement un spécial ou des soldes sur les Polonais dans le monde merveilleux des agents maritimes. Mais ça tombe bien, j’ai justement appris quelques notions de polonais sur un navire précédent.

Ces soudeurs sont toujours en équipe de deux. Ça devait être le spécial « deux pour un ». L’un d’entre eux doit être bilingue, donc parler un peu anglais. L’autre, ce n’est pas grave, il suit le premier. Les ordres sont donc donnés en anglais au bilingue, qui traduira à son coéquipier.

La coutume veut qu’ils commencent leur journée de travail à six heures. En pratique, ils se réveillent à cette heure-là, prennent leur café tranquillement, puis préparent leur équipement pour procéder aux réparations demandées la veille par mes soins. Ça me donne une belle occasion de pratiquer mon polonais (la langue, pas le gars). Depuis qu’un officier british probablement xénophobe m’avait affirmé autrefois, d’un air pompeux, que l’anglais était la langue de la mer (the langage of the sea), j’ai une aversion à parler cette langue. D’accord pour condescendre à parler anglais avec des anglais unilingues, trop peu éduqués pour avoir appris une autre forme de communication, mais pour les autres, je préfère parler sans intermédiaire.

Quelques jours après son arrivée, dans un accès de zèle, Billy, le nouveau capitaine, me fait savoir que je ne suis pas assez à mon affaire, que je laisse les gars faire la grasse matinée, qu’ils doivent être au travail dès six heures. Il en veut pour preuve qu’il n’entend pas de bruit avant sept heures du matin, parfois même plus tard.

Il convoque donc Anton et Dariusz, les Polonais, en ma présence pour bien me faire comprendre qu’il faut avoir la poigne ferme avec ces gens-là. Du haut de ses cent-soixante-dix centimètres, le torse bombé, il s’adresse aux deux colosses qui lui font face. Ceux-ci, les bras croisés, le regard tranquille, pour ne pas dire bovin, attendent la fin de la harangue du capitaine. Billy interprète cette attitude comme une incompréhension totale, ce que moi, je traduis plutôt comme « cause toujours, mon capitaine ».

La thèse de l’incompréhension pourrait tout de même tenir la route puisque l’accent écossais de Billy est tellement prononcé que parfois même les autres anglophones ne le comprennent pas. Il fait donc appel à moi et à mon accent français pour leur exprimer son mécontentement et leur faire la leçon. Après tout, c’est moi la responsable de leur département.

Je me mets donc en devoir de leur faire une répétition approximative de ce que le capitaine leur a dit. Je n’ose pas déroger à l’esprit de la diatribe puisque je soupçonne Billy de comprendre le français et, donc, d’être passablement familier avec l’anglais parlé avec un accent français. Mais mon accent français est tellement prononcé que mes soudeurs ne comprennent pas non plus. Je passe donc au polonais et je vois une lueur d’intérêt passer dans leurs yeux.

Cette fois Billy, nerveux, ne comprend pas un traître mot de ce que je dis et me demande de lui retraduire. Je lui dis que je leur dis ce qu’il a dit… Il semble se contenter de l’explication. Il n’a pas le choix. Alors je continue de plus belle à expliquer, en polonais, à Anton et Dariusz qu’ils doivent faire le plus de bruit possible dès six heures demain matin pour contenter le capitaine. J’ai droit à un grand sourire et un « tak, tak » (oui, oui) enthousiaste de leur part.

Billy est perplexe, mais semble satisfait de mes talents de médiatrice.

Ce n’est que le lendemain, après quelques coups de marteau matinaux, qu’il concède que les soudeurs peuvent commencer à marteler après leur petit déjeuner de huit heures.

Ce que je peux être forte pour régler des situations conflictuelles !
 

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Un autre extrait :
La rude journée de travail à Ocean Cay…

Charger à Ocean Cay est toujours une fête. D’abord parce que nous sommes dans le sud, la température est la plupart du temps clémente et on peut aller à terre plus longtemps qu’à Hantsport. Ici, il n’y a ni magasin, ni bureau de poste, ni même cabine téléphonique. Mais nous avons notre petit coin paradisiaque, situé à l’endroit le plus éloigné du navire, sur le versant nord de l’île.

Nous n’avons rien à envier aux navires de croisières qui s’arrêtent aussi dans des destinations de rêve, avec plein de touristes. Nous sommes encore plus privilégiés car nous nous arrêtons aussi dans une destination de rêve, SANS touristes, et en plus, nous sommes payés pour le faire !

C’est à l’extrémité nord de l’île, après avoir longé la petite piste d’aviation, que nous retrouvons notre lagon bleu. L’unique bosquet d’arbres nous y attend, on se met à l’ombre entre deux baignades dans une eau limpide… C’est là qu’autrefois j’avais remarqué pour la première fois le bleu des yeux de Micky dans lesquels se reflétait toute la couleur de l’océan… Je dois me contenter maintenant des yeux de velours noirs de mes Philippins, ce qui n’est tout de même pas si mal.

C’est là aussi que je me retrouve immanquablement avec un coup de soleil malgré toutes mes précautions. Cette-fois-ci n’a pas échappé à la règle. Enduite de crème solaire par un volontaire aux yeux de velours, bien à l’abri sur ma serviette de plage à l’ombre du palmier, je lisais un livre, pendant que mes compagnons à la peau plus foncée batifolaient sans crainte du soleil dans les vagues de l’océan. Un panier de provisions à portée de main, de la lecture, des chevaliers servants, que demander de plus à la vie ?

Par chance pour moi, Jojo méprise ces divertissements plébéiens et accepte de rester à bord pendant que je profite de l’escale pendant toute la journée. Car ici, le chargement dure entre six et huit heures et on ne charge que de jour. Dans mon lagon bleu, loin du navire, il y a un roulement de personnel : ceux qui doivent commencer leur quart retournent à bord, bientôt remplacés par ceux qui l’ont terminé. Ceux-ci apportent des nouvelles fraîches : le chargement est plus lent que prévu, on peut étirer notre séjour à terre de quelques heures encore.

Une heure avant le départ, le coup de sifflet traditionnel retentit sur le navire : nous l’entendons de loin, c’est le signal pour nous de ranger nos affaires, rouler nos serviettes et prendre le chemin du retour. Le Chef veut bien me laisser aller à terre mais pas question qu’il fasse les manœuvres en plus. J’arrive juste à temps et c’est toute tartinée de sel et de sable que j’enfile rapidement ma combinaison de travail par-dessus mon maillot de bain. Les manœuvres ne durent pas très longtemps : nous larguons les amarres, décollons du quai, puis tout de suite nous sommes en mer. Comme il est déjà dix-sept heures, ma journée est terminée et je peux m’en aller flemmarder dans ma cabine en attendant le souper.
 

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