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Même les sans-abris
ont des pères


Un roman de Donnet Sisa-Nzenzo
 

Du Congo jusqu’à la France le pas est immense tant ces deux mondes s’ignorent et se fantasment. Rien de commun en effet entre ces deux pays, sinon une langue, et un passé reculé dans un abîme du temps. Aussi, pour le jeune homme envoyé en mission dans l’Hexagone, les malentendus, l’impréparation et surtout les faiblesses morales et mentales de tous les humains rencontrés feront de cette expédition en terre étrangère une aventure où l’on tire jusqu’au bout de soi-même, afin de surmonter les assauts.

Frère et sœur premiers arrivés, enlisés par la vie sur des positions défensives, sont trop débordés pour offrir efficacement leur puissance au nouveau venu. Par conséquent Donnet va devoir se débrouiller seul, et contre beaucoup – à commencer par lui-même avec toutes ses illusions de vie facile – et en particulier contre le temps, cette faux que manipule la Préfecture. Finalement il n’y a nul remède en dehors de soi.

Tandis que le père, malade, attend au loin d’être sauvé par ses enfants, Donnet, livré à toutes les intempéries de l’exil, devra vaincre ses culpabilités, ses craintes, ses découragements, et trouver jusqu’au fin fond de l’échec la gnaque qui lui permettra de ne jamais, jamais s’avouer vaincu.

Première diffusion le 26 mars 2013
1,99 € - 2,59 $ca sur 7switch | Poids léger | Essais & Témoignages
ISBN : 978-2-923916-71-2


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Un échantillon :

Au soir, nous nous étions tous retrouvés en famille pour le repas. J’avais enfin l’opportunité de voir en chair et en os mon neveu. Son père avait connu ma sœur avant qu’elle quitte le pays pour le Portugal. Nos parents et nous, restés au pays à cette période, ignoraient qu’elle était enceinte. S’ils l’avaient su, son voyage aurait probablement été annulé.

Après, mon frère a dû aller aider mon neveu à faire ses devoirs. Entre temps, je restai avec ma sœur dans le salon. Nous étions dans l’appartement vingt-trois. Je profitai de ce moment-là pour lui répéter tout ce que nos parents m’avaient demandé de lui dire, notamment sur la question de son poids, des études et de son retour au pays.

Bien qu’elle m’entende, je voyais à travers son attitude qu’elle ne cautionnait pas mes dires. Parfois, elle me coupait la parole et me répondait en haussant le ton. Je ne voulais pas trop insister, venant à peine d’arriver. J’avais tout le temps qu’il me fallait pour la raisonner.

Finalement, à l’heure du coucher, ma sœur avait rejoint son fils dans la chambre qu’ils occuperaient désormais ensemble. La première à droite dans le couloir. Et mon frère avait pris possession de la seconde. Pour ma part, sans trop me fournir des explications qui tiennent, on m’avait signalé que je devais m’installer au salon. J’y avais comme lit le divan.

La journée s’était très bien passée. J’avais, depuis hier, quitté l’Afrique. Et, maintenant, j’étais en Europe. Des nouvelles perspectives s’ouvraient à moi. Par ailleurs, j’étais un peu triste d’avoir laissé au pays ma famille. C’était vrai qu’ici, ce ne serait plus la même chose. Je vivrais désormais avec mon frère et ma sœur. Et je ne devrais pas attendre d’eux la même compréhension, ni la même attention, que celles que m’avaient donné mes parents. Je me rappelai à l’occasion une phrase que mon père m’avait dite il y a quelques semaines de cela :

« Donnet, retiens ceci ! Aucune personne au monde ne t’aimera plus que moi ! Même pas ton frère et ta sœur ! »

À cet instant-là, je l’avais pris pour un fou à lier. Cela faisait des années qu’il était incapable de subvenir aux besoins les plus élémentaires de la famille, restant à la maison et priant Dieu à longueur de journée. Tandis que maman, en dépit de son rhumatisme, de ses crises de tension répétées, se levait chaque matin pour aller nous chercher de quoi manger.

Cette colère était évidemment passée. Je ne gardais que du bien de lui. Sans m’en rendre compte, des larmes coulaient sur mes joues. En pensant à mon père, les notions du temps et de l’espace prenaient tout leur sens. J’étais à des milliers de kilomètres de lui. Et il était possible que je ne le revoie pas de sitôt. Voir même jamais.

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Ma lecture de l’ouvrage :

Par Laurendeau

C’est sur un captivant ton de témoignage à l’emporte-pièce, décousu, syncopé, presque déstructuré dans son intensité et sa colère rentrée, que Donnet Sisa-Nzenzo nous livre dans ce texte remarquable de vérité et de spontanéité. Sur une période de quelques années (entre 2009 et 2011 environ), nous suivons Donnet qui nous relate, presque sans reprendre son souffle, ses mésaventures en Occident. Originaire du Congo Kinshasa (l’ancien Zaïre), ce tout jeune homme, à peine entré dans la vie adulte, se rend en France officiellement pour ses études. Sitôt sur le territoire français, c’est la mise en place abrupte et irréversible, comme fatale, des combines, des irrégularités et de la démerde précaire. Sensé s’inscrire en fac à Lille, Donnet descend à Toulouse et y fait toutes sortes de petits boulots. On comprend, bien sûr, qu’il est rejeté par la France. Mais ce que surtout nous découvrons, c’est, en fait, qu’il est cerné par l’Afrique…

Fils déclassé d’un haut cadre de banque africain retombé au bas de l’échelle suite à des déboires financiers, Donnet doit subir la présence autoritaire de son frère et la présence indifférente de sa sœur, sur Toulouse. On entre graduellement, inexorablement, dans la vie intérieure de Donnet. On découvre l’incroyable réseautage de contraintes et d’obligations archaïsantes que le jeune africain monté en Occident maintient, comme obligatoirement, envers sa mère, son père, ses frères et sœurs, la communauté congolaise expatriée, et un florilège d’amis et de faux amis restés au pays. Ces conceptions d’une autre époque sont radicalement ébranlées par le choc et les désillusions modernistes de toc du faux miracle occidental, lui-même gros de ses propres mensonges, aussi unilatéraux qu’involontairement propagandistes. Ainsi, quand Donnet arrive en fac, il s’imagine que les choses vont se passer comme dans le film American Pie : les copains foufous mais fidèles, les filles joyeuses et faciles, les boums torrides et la grosses rigolade. Sa sensibilité d’africain reçoit l’attitude des étudiants occidentaux comme une froideur morne et, vite, rien ne va. Il n’a pas d’amis, pas d’amoureuse. Il souffre d’une douloureuse combinaison de solitude sociale et de pression des pairs. Il veut absolument s’affirmer, se promouvoir, se mettre en valeur. Donnet quitte donc ses études et se met à se chercher du travail, tout en continuant de faire croire à sa mère restée au pays qu’il est encore en fac, qu’il passe les examens, qu’il poursuit sa formation. Il entre dans les arcanes de l’administration policière française pour tenter de faire changer son statut d’étudiant pour un statut de travailleur. Comme il est jeune, inexpérimenté et sans permis de travail, il emprunte littéralement l’identité (empruntant aussi CV et documents d’identité, incluant les documents avec photos) de son frère aîné, pour se trouver des boulots de cantonnier et de plongeur. Pleinement complice de cette embrouille, son frère ne prend pas ce genre de risque légal par grandeur d’âme. Il considère Donnet comme un investissement et entend faire main basse sur une partie significative de son salaire à venir. Une autre partie de ce revenu anticipé devra aller au pays, pour ses parents qui sont dans l’indigence. La culture du métayage implicite et du parasitisme institutionnalisé est omniprésente. Le jeune africain finit déchiré psychologiquement et mis en éclisses socialement entre ceux qui l’exploitent, ceux qui le ponctionnent, ceux qui affectent de parfaire son éducation, ceux qui le rejettent, ceux qui le méprisent et ceux qui s’illusionnent à son sujet. Et cette incroyable complexité, ce poids séculaire de l’Afrique intérieure, ne doit pas faire oublier la France qui, elle, maintenant, l’entoure et l’environne. C’est alors l’exploitation prolétarienne frontale et éhontée, les heures de travail interminables, les arguties vétillardes et kafkaïennes des administrations universitaire et constabulaire et (notamment sur le lieu de travail) le racisme le plus brutal et le plus crasse. Il y a là tout un lot de mésaventures imprévues et cuisantes pour le jeune ego déboussolé d’un enfant de dix-neuf ans. Bienvenue en enfer, avait dit l’epsilon congolais venu le cueillir à l’aéroport le jour de son arrivée. Et c’était cyniquement bien dit.

Le ton de ce témoignage est d’une fraîcheur inimitable. Sans jouer les victimes, sans cultiver une autocritique excessive non plus (mais avec une lucidité croissante sur ses propres limitations), Donnet Sisa-Nzenzo nous donne à lire les saisissants éléments autobiographiques d’un jeune proto-clandestin africain ordinaire (l’ouvrage se termine juste avant son entrée effective dans la vraie clandestinité légale). Ce court récit, fulgurant, enlevant, déroutant et navrant, en remontre haut la main et sans même chercher à le faire à maints copieux traités de sociologie sur les immigrants africains en France. La langue écrite de ce texte est, elle aussi, déconcertante. D’ailleurs, en sa qualité d’éditeur de la francophonie, ÉLP se fait un devoir de respecter les particularités historiques et ethnoculturelles des variétés de français du monde. Cet ouvrage a donc été rédigé par un jeune homme instruit du Congo Kinshasa. L’éditeur en a scrupuleusement respecté le rythme, le ton, la syntaxe et l’élocution, dans toutes leurs inflexions. Même les sans abris du monde francophone sont francophones et leur langue vigoureuse est de plain pied un objet tant vernaculaire que littéraire. Pour des raisons linguistiques, culturelles, sociologiques et historiques, on a ici une lecture en tout point dépaysante, un témoignage hautement parlant dont l’amertume, la tristesse, la détresse et la force en disent bien long, comme indices de la vaste crise sociale, humanitaire et humaine qui est de plus en plus la nôtre.

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Donnet Sisa-Nzenzo : Même les sans-abris ont des pères